Petit mot sur les rencontres latines

PARTICIPATION DE NOS RHETOS au CONCOURS DE VERSION ORGANISE A LOUVAIN-LA-NEUVE

Gratia mater uirtutum, « la gratitude est la mère des vertus », tel était le titre du texte où Cicéron nous dit : « Lequel d’entre nous ne conserve dans son cœur un souvenir reconnaissant pour ceux qui l’ont élevé, pour ses maîtres et ses professeurs, pour le lieu même où il a été nourri et instruit ? (…) Rien n’est aussi caractéristique de l’être humain que de se sentir lié non seulement par un bienfait, mais par un témoignage de bienveillance… ».

 Je ne puis me lancer ici dans le débat de savoir si la gratitude envers les parents, envers les professeurs, envers les institutions, est une valeur en voie de disparition dans une société qu’on dit souvent en perte de repères.

Je veux seulement noter ceci : le mot latin gratia, « reconnaissance », correspond à l’adjectif ‘gratus’ « agréable, reconnaissant », lui-même lié au mot pluriel grates « grâces, remerciements ». Les mots gratis ou gratuitus mettent bien en évidence l’aspect désintéressé, gratuit, des actions qu’ils désignent.

La question qui se pose est de savoir si l’acte désintéressé, gratuit, constitue encore une valeur solide dans notre monde actuel. Peut-on toujours soutenir, comme dans l’évangile de St-Mathieu : « quand tu fais l'aumône, que ta main gauche ne sache pas ce que fait ta main droite » ([1]) ?

Quel profit y a-t-il à traduire du latin, si ce n’est le plaisir gratuit et gratifiant du travail bien fait, du message bien compris, dans le respect de la pensée d’autrui ? Les milliers de jeunes latinistes d’aujourd’hui ont l’immense mérite, fût-il parfois inconscient, de ne s’être pas limités aux disciplines réputées plus utiles, plus utilitaristes, plus rentables. Ils ont compris, qu’au-delà du rendement à court terme, ils doivent pouvoir s’appuyer sur une formation solide, généraliste et citoyenne, en un mot « humaniste ».

Permettez-moi ici une autre citation : « l’apport de bonnes humanités dans la vie est irremplaçable. C’est là qu’on forme un jeune pour le reste de son existence. J’ai essayé dans ma vie personnelle et politique d’approcher, petit à petit cet idéal. » ([2])  Ces mots ont été prononcés, il y a un mois jour pour jour, par un certain Herman Van Rompuy, à l’occasion de sa nomination comme docteur honoris causa de l’université qui nous accueille aujourd’hui.    Honoris causa : « Pour l’honneur » ! « Par gratitude » !

Au coeur des Humanités, la lecture des auteurs latins offre aux générations actuelles et futures des références solides, de vraies valeurs humaines, une vision critique du monde. Les textes anciens constituent pour nos jeunes ce tiers-objet qui les aide à prendre du recul par rapport à l'immédiateté de l'actualité et à se forger un jugement enrichi de la perspective historique qui sert tantôt de modèle, tantôt de repoussoir.

Loin de nous l’idée de nous ériger en « gardiens des ruines », en « mémorialistes de la perte de mondes ensevelis », en penseurs fascinés par les « catacombes du temps » ([3]).  Non ! Notre devoir est de faire lire des textes vivants et parlants aux oreilles du XXIe siècle.

C’est pourquoi, l'objectif de nos « Rencontres latines » est, avant toute autre préoccupation, de réunir des jeunes de tous horizons, quel que soit leur niveau en version latine, pour leur faire vivre que l'étude du latin ne se résume pas à leur classe dans leur école, mais peut rassembler les foules.

Cela dit, il s’agit aussi d’un concours de version. Et tout concours doit avoir ses lauréats, qu'il a bien fallu sélectionner.  C'est là aussi une école de vie, car il serait hypocrite, irresponsable, criminel, de laisser croire aux jeunes que tout pourrait se gagner sans effort, sans qu’ils soient les principaux acteurs de leur propre avenir...

En ce qui nous concerne, l’enjeu reste modeste ; l'essentiel était de participer : point d’humiliation pour les non classés ; point de triomphe démesuré pour les vainqueurs.

Les 6 premiers lauréats auront la chance de se rendre à Arpino, en compagnie de 14 condisciples francophones et néerlandophones pour représenter la Belgique  à la 30ème édition du Certamen Ciceronianum Arpinas.

Voir ainsi le village natal de Cicéron accueillir plusieurs centaines de jeunes issus des quatre coins de l'Europe, de la Pologne au Portugal, de l'Irlande à la Bulgarie, est une preuve supplémentaire de l'intérêt et de l'actualité de l'étude des textes anciens dans notre Europe en permanente évolution. C'est là qu'apparaît notamment le rôle fédérateur de l'enseignement de la  langue latine qui permet aux jeunes d'explorer les textes fondateurs de notre pensée européenne et de prendre conscience, par-delà la diversité des pays et des langues, de la richesse d'un passé commun et de la force des valeurs qu'ils partagent. Et ce n’est pas Monsieur Van Rompuy qui me contredira (n’en déplaise aux europhobes britanniques…) !

En conclusion, parce qu’elle allie la richesse de la maîtrise linguistique, la rigueur du raisonnement scientifique et la saveur de la culture, la formation par les langues anciennes peut réellement aider les jeunes à devenir les citoyens responsables et actifs que réclame une société démocratique.

 Mais trêve de réflexions, il est temps de de rendre grâces, gratias, grazie, gracias à tous ceux sans lesquels nos « Rencontres latines » ne seraient rien. Tant il est vrai qu’ « exprimer sa gratitude est chose trop rare et belle », comme l’écrivait encore (étonnante coïncidence !) samedi dernier dans La Libre le chroniqueur Xavier Zeegers ([4]) .

Gratias agimus Ivo Tineli, à Yves Tinel qui, il y a 5 lustres, porta notre manifestation sur les fonts baptismaux pour les voir aujourd’hui atteindre leur 25e anniversaire. Il est accompagné pour l’occasion du consul général d’Italie à Liège, M. Mauro Carfagnini et de  M. Rocco Pagliaro, President des Laziali nel mondo, l’association qui réunit tous les Italiens originaires du Latium.

Je remercie vivement l’UCL de nous avoir accueillis : ouvrir ses murs à plusieurs centaines d'élèves est un réel défi qui a pu être relevé d’abord grâce au soutien des autorités universitaires,

Merci également tous les professeurs venus aujourd'hui à Louvain-la-Neuve tant pour encadrer les élèves que pour corriger les copies. Un travail de correction ô combien ardu, rendu possible par la compétence et l'entraide de toute une équipe.

Notre gratitude va en outre à toutes les personnalités et organisations qui nous ont fait part de leur sympathie et de leur soutien et qui, malgré la crise, nous permettent d'offrir ce soir de nombreux prix. Je vous épargnerai ici une énumération fastidieuse, en vous renvoyant au palmarès qui contiendra la liste du comité d’honneur et de nos « mécènes » ou « sponsores ». On y trouve de nombreuses personnalités des mondes politique, diplomatique, académique, juridique, ecclésiastique, et bien sûr, pédagogique,…

Et enfin merci à tous les élèves qui, cette année encore, ont relevé le beau défi de la version latine.

Ce 3 mars 2010, 768  élèves ont envahi les auditoires. A l'heure des débats incessants sur les cursus scolaires, ce succès a de quoi surprendre ceux qui s'en tiennent aux sempiternels clichés sur la désuétude des langues anciennes. Mais il n'étonne pas les esprits qui savent prendre une distance critique, ni les acteurs de terrain qui, au quotidien, font vivre le latin .

 

J. Hermant